
Aminata Yade
08 June 2026
•
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L’ancêtre du syndrome méditerranéen s’appelait la « sinistrose », nommée en 1908 par le neurologue français Édouard Brissaud. Il la décrivait comme une pathologie proche du délire : une « névrose de revendication », apparue après la loi de 1898 sur l’indemnisation des accidents du travail, dans laquelle certains patients, notamment des ouvriers immigrés italiens, étaient soupçonnés d’exagérer leurs symptômes afin d’obtenir une compensation.
En 1952, le psychiatre Frantz Fanon, pendant son internat à Lyon, observe des hommes maghrébins aux douleurs inexpliquées. Il développe alors une approche de la situation tenant compte de leur isolement, de la pénibilité de leur travail et du racisme institutionnel bien présent à l’époque coloniale. Par la suite, certaines représentations médicales stéréotypées à l’égard des populations issues du pourtour méditerranéen se sont développées sous l’expression de « syndrome méditerranéen ».
Aujourd’hui, ce syndrome s’est élargi à d’autres populations non occidentales.
Le mécanisme de projection influence fortement la perception de la douleur par le praticien. Certains clichés font croire que certaines populations sont plus exubérantes, expressives ou plus résistantes, et ces préjugés s’appliquent à leur souffrance corporelle. Le patient peut alors être considéré comme « passionnel, excessif, dramatique » ou « capable de supporter sa douleur ». À l’inverse, ceux issus de cultures perçues comme « froides » voient leur mal-être reconnu comme authentique.
Ce stéréotype repose sur des biais cognitifs, comme le biais de jugement, de représentativité ou de confirmation, et peut devenir une norme implicite en médecine. La plainte est alors interprétée à travers des stéréotypes culturels et raciaux, reproduisant des mécanismes de racialisation ou de domination coloniale. Dans ce cas précis, il permet au praticien de se sentir supérieur, de maintenir une cohérence interne et de justifier sa lecture des symptômes.
Cette posture peut entraîner des comparaisons constantes, du ressentiment et une dévalorisation des patients jugés « inférieurs ou moins méritants ».
Tous les praticiens ne sont évidemment pas concernés, mais ce stéréotype existe et peut influencer la relation thérapeutique, retarder les diagnostics ou provoquer des négligences et des violences psychologiques. Il peut également nuire à l’accès aux soins et, dans les cas les plus graves, conduire à une issue fatale.
Bien que très différent dans sa manifestation, le syndrome méditerranéen présente certaines similitudes avec les discours qui accusent les personnes issues de minorités de « se victimiser ». Derrière cette accusation se cache souvent un refus de reconnaître les expériences vécues par ces personnes. Délégitimer pour décrédibiliser repose sur un principe proche de la déshumanisation, où minimiser la souffrance revient à nier la réalité vécue.
Après tout, être une victime n’est ni valorisant ni enviable. Alors, quel serait l’intérêt de vouloir se distinguer par la « victimisation » ?
L’accusation de « victimisation » fonctionne comme un instrument de disqualification. Par ce biais, certains jugent et catégorisent celui qui revendique un mal-être ou une expérience de discrimination, et s’attribuent le pouvoir de décider de ce qui relève ou non de l’injustice. Or, l’injustice ne se hiérarchise pas : c’est une expérience vécue différemment d’une personne à l’autre. La réduire à une manipulation sociale revient à faire taire ceux qui souffrent. En parallèle, certains dénonciateurs contribuent à maintenir des mécanismes de rejet auxquels ils participent, directement ou indirectement. Ainsi, l’attention cesse de se porter sur l’injustice et se focalise sur la supposée illégitimité de celui qui la nomme. In fine, l’effet produit est un renversement significatif.
La formule de « victimisation » n’est d’ailleurs pas neutre : elle porte une charge péjorative. La dénonciation systématique de la « carte victimaire » agit comme une forme de violence symbolique, qui rend plus difficile l’expression de certaines expériences de souffrance.
Ces mécanismes trouvent également un terrain favorable dans le milieu médical, où le genre, l’âge ou le contexte social peuvent conduire à minimiser ou ignorer la violence.
En mai 2026, l’association « Tant que je serai noire » publie un rapport de 130 pages, rédigé par la sociologue Marie Rivière à partir de 100 témoignages de femmes et de minorités de genre noires. 40 % déclarent avoir déjà changé de médecin après des violences en consultation, 60 % disent avoir été infantilisées par un soignant, et 37,1 % évoquent un refus de soin ou un retard d’accès au traitement.
Un an plus tôt, la Défenseure des droits publiait le rapport Prévenir les discriminations dans les parcours de soins : un enjeu d’égalité, qui met en évidence des discriminations directes ou indirectes dans l’accès aux soins, les femmes étant particulièrement touchées. Le rapport rappelle que disqualifier la parole ou minimiser la douleur peut relever de la discrimination au sens du droit.
Pourtant, en 2023, une étude du CHU de Montpellier montrait déjà qu’un homme blanc avait 50 % de chances supplémentaires d’être considéré comme urgence vitale pour une douleur thoracique, par rapport à une femme noire. Plus largement, la douleur des patientes jeunes ou perçues comme étrangères reste souvent minimisée ou attribuée à une anxiété supposée, selon de nombreux témoignages. La même année, le CNDH* recommandait de renforcer la formation des professionnels de santé et de l’éducation aux enjeux du racisme et de l’antisémitisme.
Pour rappel, en France, la discrimination est un délit puni jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, avec des peines aggravées selon les circonstances.
*Institution nationale de protection et promotion des droits de l'Homme en France, accréditée auprès des Nations Unies.
Lien du rapport Prévenir les discriminations dans les parcours de soins : un enjeu d’égalité 2025

L’ancêtre du syndrome méditerranéen s’appelait la « sinistrose », nommée en 1908 par le neurologue français Édouard Brissaud. Il la décrivait comme une pathologie proche du délire : une « névrose de revendication », apparue après la loi de 1898 sur l’indemnisation des accidents du travail, dans laquelle certains patients, notamment des ouvriers immigrés italiens, étaient soupçonnés d’exagérer leurs symptômes afin d’obtenir une compensation.
En 1952, le psychiatre Frantz Fanon, pendant son internat à Lyon, observe des hommes maghrébins aux douleurs inexpliquées. Il développe alors une approche de la situation tenant compte de leur isolement, de la pénibilité de leur travail et du racisme institutionnel bien présent à l’époque coloniale. Par la suite, certaines représentations médicales stéréotypées à l’égard des populations issues du pourtour méditerranéen se sont développées sous l’expression de « syndrome méditerranéen ».
Aujourd’hui, ce syndrome s’est élargi à d’autres populations non occidentales.
Le mécanisme de projection influence fortement la perception de la douleur par le praticien. Certains clichés font croire que certaines populations sont plus exubérantes, expressives ou plus résistantes, et ces préjugés s’appliquent à leur souffrance corporelle. Le patient peut alors être considéré comme « passionnel, excessif, dramatique » ou « capable de supporter sa douleur ». À l’inverse, ceux issus de cultures perçues comme « froides » voient leur mal-être reconnu comme authentique.
Ce stéréotype repose sur des biais cognitifs, comme le biais de jugement, de représentativité ou de confirmation, et peut devenir une norme implicite en médecine. La plainte est alors interprétée à travers des stéréotypes culturels et raciaux, reproduisant des mécanismes de racialisation ou de domination coloniale. Dans ce cas précis, il permet au praticien de se sentir supérieur, de maintenir une cohérence interne et de justifier sa lecture des symptômes.
Cette posture peut entraîner des comparaisons constantes, du ressentiment et une dévalorisation des patients jugés « inférieurs ou moins méritants ».
Tous les praticiens ne sont évidemment pas concernés, mais ce stéréotype existe et peut influencer la relation thérapeutique, retarder les diagnostics ou provoquer des négligences et des violences psychologiques. Il peut également nuire à l’accès aux soins et, dans les cas les plus graves, conduire à une issue fatale.
Bien que très différent dans sa manifestation, le syndrome méditerranéen présente certaines similitudes avec les discours qui accusent les personnes issues de minorités de « se victimiser ». Derrière cette accusation se cache souvent un refus de reconnaître les expériences vécues par ces personnes. Délégitimer pour décrédibiliser repose sur un principe proche de la déshumanisation, où minimiser la souffrance revient à nier la réalité vécue.
Après tout, être une victime n’est ni valorisant ni enviable. Alors, quel serait l’intérêt de vouloir se distinguer par la « victimisation » ?
L’accusation de « victimisation » fonctionne comme un instrument de disqualification. Par ce biais, certains jugent et catégorisent celui qui revendique un mal-être ou une expérience de discrimination, et s’attribuent le pouvoir de décider de ce qui relève ou non de l’injustice. Or, l’injustice ne se hiérarchise pas : c’est une expérience vécue différemment d’une personne à l’autre. La réduire à une manipulation sociale revient à faire taire ceux qui souffrent. En parallèle, certains dénonciateurs contribuent à maintenir des mécanismes de rejet auxquels ils participent, directement ou indirectement. Ainsi, l’attention cesse de se porter sur l’injustice et se focalise sur la supposée illégitimité de celui qui la nomme. In fine, l’effet produit est un renversement significatif.
La formule de « victimisation » n’est d’ailleurs pas neutre : elle porte une charge péjorative. La dénonciation systématique de la « carte victimaire » agit comme une forme de violence symbolique, qui rend plus difficile l’expression de certaines expériences de souffrance.
Ces mécanismes trouvent également un terrain favorable dans le milieu médical, où le genre, l’âge ou le contexte social peuvent conduire à minimiser ou ignorer la violence.
En mai 2026, l’association « Tant que je serai noire » publie un rapport de 130 pages, rédigé par la sociologue Marie Rivière à partir de 100 témoignages de femmes et de minorités de genre noires. 40 % déclarent avoir déjà changé de médecin après des violences en consultation, 60 % disent avoir été infantilisées par un soignant, et 37,1 % évoquent un refus de soin ou un retard d’accès au traitement.
Un an plus tôt, la Défenseure des droits publiait le rapport Prévenir les discriminations dans les parcours de soins : un enjeu d’égalité, qui met en évidence des discriminations directes ou indirectes dans l’accès aux soins, les femmes étant particulièrement touchées. Le rapport rappelle que disqualifier la parole ou minimiser la douleur peut relever de la discrimination au sens du droit.
Pourtant, en 2023, une étude du CHU de Montpellier montrait déjà qu’un homme blanc avait 50 % de chances supplémentaires d’être considéré comme urgence vitale pour une douleur thoracique, par rapport à une femme noire. Plus largement, la douleur des patientes jeunes ou perçues comme étrangères reste souvent minimisée ou attribuée à une anxiété supposée, selon de nombreux témoignages. La même année, le CNDH* recommandait de renforcer la formation des professionnels de santé et de l’éducation aux enjeux du racisme et de l’antisémitisme.
Pour rappel, en France, la discrimination est un délit puni jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, avec des peines aggravées selon les circonstances.
*Institution nationale de protection et promotion des droits de l'Homme en France, accréditée auprès des Nations Unies.
Lien du rapport Prévenir les discriminations dans les parcours de soins : un enjeu d’égalité 2025
L’ancêtre du syndrome méditerranéen s’appelait la « sinistrose », nommée en 1908 par le neurologue français Édouard Brissaud. Il la décrivait comme une pathologie proche du délire : une « névrose de revendication », apparue après la loi de 1898 sur l’indemnisation des accidents du travail, dans laquelle certains patients, notamment des ouvriers immigrés italiens, étaient soupçonnés d’exagérer leurs symptômes afin d’obtenir une compensation.
En 1952, le psychiatre Frantz Fanon, pendant son internat à Lyon, observe des hommes maghrébins aux douleurs inexpliquées. Il développe alors une approche de la situation tenant compte de leur isolement, de la pénibilité de leur travail et du racisme institutionnel bien présent à l’époque coloniale. Par la suite, certaines représentations médicales stéréotypées à l’égard des populations issues du pourtour méditerranéen se sont développées sous l’expression de « syndrome méditerranéen ».
Aujourd’hui, ce syndrome s’est élargi à d’autres populations non occidentales.
Le mécanisme de projection influence fortement la perception de la douleur par le praticien. Certains clichés font croire que certaines populations sont plus exubérantes, expressives ou plus résistantes, et ces préjugés s’appliquent à leur souffrance corporelle. Le patient peut alors être considéré comme « passionnel, excessif, dramatique » ou « capable de supporter sa douleur ». À l’inverse, ceux issus de cultures perçues comme « froides » voient leur mal-être reconnu comme authentique.
Ce stéréotype repose sur des biais cognitifs, comme le biais de jugement, de représentativité ou de confirmation, et peut devenir une norme implicite en médecine. La plainte est alors interprétée à travers des stéréotypes culturels et raciaux, reproduisant des mécanismes de racialisation ou de domination coloniale. Dans ce cas précis, il permet au praticien de se sentir supérieur, de maintenir une cohérence interne et de justifier sa lecture des symptômes.
Cette posture peut entraîner des comparaisons constantes, du ressentiment et une dévalorisation des patients jugés « inférieurs ou moins méritants ».
Tous les praticiens ne sont évidemment pas concernés, mais ce stéréotype existe et peut influencer la relation thérapeutique, retarder les diagnostics ou provoquer des négligences et des violences psychologiques. Il peut également nuire à l’accès aux soins et, dans les cas les plus graves, conduire à une issue fatale.
Bien que très différent dans sa manifestation, le syndrome méditerranéen présente certaines similitudes avec les discours qui accusent les personnes issues de minorités de « se victimiser ». Derrière cette accusation se cache souvent un refus de reconnaître les expériences vécues par ces personnes. Délégitimer pour décrédibiliser repose sur un principe proche de la déshumanisation, où minimiser la souffrance revient à nier la réalité vécue.
Après tout, être une victime n’est ni valorisant ni enviable. Alors, quel serait l’intérêt de vouloir se distinguer par la « victimisation » ?
L’accusation de « victimisation » fonctionne comme un instrument de disqualification. Par ce biais, certains jugent et catégorisent celui qui revendique un mal-être ou une expérience de discrimination, et s’attribuent le pouvoir de décider de ce qui relève ou non de l’injustice. Or, l’injustice ne se hiérarchise pas : c’est une expérience vécue différemment d’une personne à l’autre. La réduire à une manipulation sociale revient à faire taire ceux qui souffrent. En parallèle, certains dénonciateurs contribuent à maintenir des mécanismes de rejet auxquels ils participent, directement ou indirectement. Ainsi, l’attention cesse de se porter sur l’injustice et se focalise sur la supposée illégitimité de celui qui la nomme. In fine, l’effet produit est un renversement significatif.
La formule de « victimisation » n’est d’ailleurs pas neutre : elle porte une charge péjorative. La dénonciation systématique de la « carte victimaire » agit comme une forme de violence symbolique, qui rend plus difficile l’expression de certaines expériences de souffrance.
Ces mécanismes trouvent également un terrain favorable dans le milieu médical, où le genre, l’âge ou le contexte social peuvent conduire à minimiser ou ignorer la violence.
En mai 2026, l’association « Tant que je serai noire » publie un rapport de 130 pages, rédigé par la sociologue Marie Rivière à partir de 100 témoignages de femmes et de minorités de genre noires. 40 % déclarent avoir déjà changé de médecin après des violences en consultation, 60 % disent avoir été infantilisées par un soignant, et 37,1 % évoquent un refus de soin ou un retard d’accès au traitement.
Un an plus tôt, la Défenseure des droits publiait le rapport Prévenir les discriminations dans les parcours de soins : un enjeu d’égalité, qui met en évidence des discriminations directes ou indirectes dans l’accès aux soins, les femmes étant particulièrement touchées. Le rapport rappelle que disqualifier la parole ou minimiser la douleur peut relever de la discrimination au sens du droit.
Pourtant, en 2023, une étude du CHU de Montpellier montrait déjà qu’un homme blanc avait 50 % de chances supplémentaires d’être considéré comme urgence vitale pour une douleur thoracique, par rapport à une femme noire. Plus largement, la douleur des patientes jeunes ou perçues comme étrangères reste souvent minimisée ou attribuée à une anxiété supposée, selon de nombreux témoignages. La même année, le CNDH* recommandait de renforcer la formation des professionnels de santé et de l’éducation aux enjeux du racisme et de l’antisémitisme.
Pour rappel, en France, la discrimination est un délit puni jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, avec des peines aggravées selon les circonstances.
*Institution nationale de protection et promotion des droits de l'Homme en France, accréditée auprès des Nations Unies.
Lien du rapport Prévenir les discriminations dans les parcours de soins : un enjeu d’égalité 2025