Troubles du comportement alimentaire : du régime à la maladie

Laure, 28 ans, souffre de troubles du comportement alimentaire depuis ses 16 ans. Tout commence lorsqu’elle entame un régime pour perdre six kilos. Rapidement, la quête d’une apparence idéale prend le dessus et s’installe dans son quotidien. Sans s’en rendre compte, elle s’engage dans un engrenage qui transforme peu à peu son rapport à l’alimentation en dépendance. Un combat dont elle peine encore à se libérer.
Portrait d'une femme souriante aux cheveux longs et bouclés portant un haut et une robe rouges sur fond bleu clair, c'est la praticienne Aminata Yade.
Aminata Yade
20 May 2026
Temps de lecture:
Moins de 6 mins 30.
Photo libre de droit, origine Pexel.

Pourquoi aviez-vous voulu faire un régime ?

Je ne me suis jamais sentie bien dans ma peau depuis le début de l’adolescence. J’étais toujours en haut des courbes de taille et de poids : au collège, je prenais des goûters copieux, et le soir, je ne mangeais pas moins. Je n’étais pas particulièrement préoccupée par mon corps, même si mes parents me faisaient des remarques pour ne pas trop grignoter.

Au collège, dans mon groupe d’amis, je me sentais toujours la plus grosse. Un jour, j’ai voulu faire comme une de mes copines qui entamait un régime, mais de manière plus drastique qu’elle. 

Vos parents ont-ils remarqué vos changements de comportement ?

Ils s’en sont finalement rendu compte, parce que je piochais dans les placards de plus en plus souvent. J’en venais à consommer des quantités importantes et, pour compenser, je sautais des repas. Ça créait des tensions dans la famille.

Comment avez-vous réalisé que vous souffriez de troubles alimentaires, et comment cela a-t-il évolué ?

Au début, je pensais maîtriser la situation. Je voulais juste perdre cinq à six kilos, mais une fois mon objectif atteint, j’ai voulu aller plus loin. J’ai fait beaucoup de sport et supprimé certains aliments, jusqu’à dormir le ventre vide.

Lorsque j’ai perdu mes règles pendant trois ou quatre mois, j’ai compris que j’étais allée trop loin.

Mais l’important restait mon objectif : perdre du poids. Au bout d’un moment, je n’y arrivais plus malgré tout ce que je faisais, et j’ai commencé à avoir des crises alimentaires, puis à me faire vomir.

Après avoir vomi, je ressentais une sorte de fierté, en me disant que je pouvais manger ce que je voulais sans prendre un gramme. Je faisais 52 kilos pour 1 mètre 73.

Au début, je le faisais après des repas conséquents, puis pour le moindre aliment… même pour une pomme : il fallait que ça sorte de mon corps. Mes troubles se sont intensifiés après le bac parce que j’étais seule et personne ne voyait ce que je faisais. J’avais en plus beaucoup de mal à m’intégrer. À force de ne pas manger la journée, j’étais très fatiguée, je sautais des cours, j’avais du mal à créer des liens, je ne parlais à personne, donc je restais souvent chez moi.

Quel regard portiez-vous sur votre corps à 52 kilos ?

Dans le miroir, je ne me reconnaissais pas. Je n’avais jamais été une fille maigre, et en voyant ce poids approcher la barre des 50 kilos, j’ai eu envie de réagir : je me disais que je ne pouvais pas descendre en dessous. Je me sentais faible, mais en même temps bloquée, car je n’avais pas envie de reprendre du poids.

Prendre du poids pour moi, c’était montrer une mauvaise image.

Avez-vous été suivie et où en êtes-vous aujourd’hui ?

Oui, j’ai été suivie à l’hôpital, où l’on m’a prescrit des antidépresseurs. À un moment, on m’a recommandé une hospitalisation, mais il y avait trop de demandes. Pendant quelques mois, j’ai consulté en libéral, puis je suis tombée en dépression. Ce n’est que quelque temps plus tard que j’ai obtenu une place en hôpital de jour.

Au bout d’un mois, j’ai ressenti de fortes idées suicidaires, avec une impression de déconnexion, comme si j’étais spectatrice de ma vie.

Lors d’un rendez-vous, j’ai révélé ce que j’avais en tête et j’ai été hospitalisée dès le lendemain pour deux semaines, car je représentais un danger pour moi-même. Cette hospitalisation a permis d’apaiser la crise, d’instaurer des repas réguliers et de stopper les pics de boulimie et les vomissements.

Quand on est anorexique, on a une addiction à la maigreur et, quand on est boulimique, on a une addiction à la nourriture.

Aujourd’hui, je vois un médecin nutritionniste depuis octobre 2025. Mes repas du matin et du midi se passent mieux, mais ceux du soir restent compliqués. Il m’arrive de décaler des rendez-vous et de me sentir lassée du suivi.

Qu’est-ce qui déclenchait vos crises alimentaires, et comment votre état a-t-il évolué ?

Parce que j’avais tout le temps faim et je pensais à la nourriture en permanence. Je n’allais même plus en cours. Quand on mange et qu’on vomit, le ventre reste toujours vide.

Je passais mes journées soit à manger, soit à vomir : ça n’avait aucun sens et je n’arrivais pas à me défaire de ces comportements. J’étais très renfermée et j’avais l’impression de n’avoir aucune issue. Je passais mes journées à me détruire.

J’en étais venue à voler de la nourriture dans des magasins, je ne travaillais plus en cours, je trichais. Le jour où je me suis faite prendre, j’ai été exclue de l’école pendant une semaine, ce qui a accentué ma dépression. Pour moi, le suicide était le seul moyen d’en finir, même si je ne suis jamais passée à l’acte. La solitude me pesait aussi : j’ai quitté la maison à 18 ans alors que je n’étais pas prête. Peu à peu, je me sentais inutile et incapable, et comme je ne voyais plus d’issue à mes problèmes, je me réfugiais dans la nourriture.

Finalement, je me suis dit que plus rien ne me raccrochait à la vie, j’étais vraiment perdue. C’est pour ça que je n’ai pas hésité à accepter l’hospitalisation.

Comment vos proches ont-ils vécu ces moments-là ?

Mes parents ne me voyaient plus comme leur fille, mais comme une personne malade. J’avais l’impression d’être constamment surveillée : dès que je tirais la chasse d’eau, je me demandais s’ils allaient croire que j’avais vomi ou fait une crise. Tout devenait anxiogène et la maladie prenait énormément de place dans le quotidien. 

Quand je faisais 52 kilos, ma mère avait honte de mon corps. Elle évitait de sortir avec moi à cause du regard des autres, et me demandait de porter des vêtements larges pour me couvrir. Elle me disait des choses blessantes pour me faire réagir. Mais je ne lui en veux pas : elle se sentait impuissante face à la situation, et je le comprenais.

Mon frère, lui, savait que j’avais des troubles alimentaires, sans en connaître les détails. Dans le reste de la famille, c’était plutôt caché : il fallait faire bonne figure. Du côté de mes amis, ils voyaient mes variations de poids, mais nous n’en avons jamais parlé.

Pouvez-vous nous donner un exemple de ce que vous mangez et ce qui reste difficile aujourd’hui ? 

Le week-end, je prépare pour la semaine des légumes surgelés ou des pâtes, que je mange tous les midis, cuits à l’eau, sans matière grasse. Dans ma tête, il y a toujours des restrictions : je ne mange pas ce que je veux et je ne m’octroie aucun plaisir.

Pour moi, le plaisir est source de culpabilité.

Quand je sors avec des amis, j’évite certaines situations et je ne choisis jamais ce dont j’ai vraiment envie. Chez mon frère, où les repas sont plus riches, je ressens toujours de l’appréhension. 

En général, je ne compte pas mes calories et je ne pèse pas non plus mes aliments, mais je regarde toujours attentivement les étiquettes.

Comment décririez-vous la boulimie et l’anorexie à quelqu’un qui n’y connaît rien ?

Une personne anorexique n’est pas forcément squelettique. Moi-même, j’ai des comportements anorexiques sans être en état de maigreur. Pour la boulimie, on ne vomit pas forcément, c’est mon cas mais pas pour tout le monde. Dans les deux troubles, la nourriture n’est que la partie visible ; derrière se cachent d’autres souffrances. Le mal-être est profond et se retranscrit dans la nourriture.

Il y a encore trop de préjugés sur cette maladie : que la personne cherche l’attention, qu’elle a du mal à devenir adulte… Les troubles peuvent être associés à des violences physiques ou sexuelles, mais tout le monde n’est pas concerné, encore une fois. Ce sont des troubles multifactoriels.

Il n’existe pas qu’une seule forme d’anorexie ou de boulimie : il y a autant de formes différentes que de personnes malades, tout simplement parce que nous n’avons pas tous les mêmes symptômes ni la même histoire.

Aujourd’hui, j’essaie de moins culpabiliser, car je n’ai jamais choisi d’être comme ça. C’est une lutte au quotidien, et c’est pour cela que les médecins parlent de rémission, pas de guérison.

Est-ce que votre relation avec vos parents a évolué depuis votre adolescence ?

Ils sont toujours plus préoccupés par moi que par mes frères. Je m’attends souvent à ce qu’ils fassent des remarques sur mon poids. Même si je vais mieux, je sais qu’ils resteront toujours soucieux.

Il y a des parents qui ressentent beaucoup de culpabilité, alors que ce n’est pas de leur faute. Les parents parfaits n’existent pas, ils font simplement de leur mieux.

*Ce témoignage a été publié avec l’accord de la personne concernée, dans le respect de son anonymat.

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Aminata Yade
11 May 2026
Moins de 5 mins.

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Portrait d'une femme souriante aux cheveux longs et bouclés portant un haut et une robe rouges sur fond bleu clair, c'est la praticienne Aminata Yade.
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Moins de 6 mins 30.
Photo libre de droit, origine Pexel.

Pourquoi aviez-vous voulu faire un régime ?

Je ne me suis jamais sentie bien dans ma peau depuis le début de l’adolescence. J’étais toujours en haut des courbes de taille et de poids : au collège, je prenais des goûters copieux, et le soir, je ne mangeais pas moins. Je n’étais pas particulièrement préoccupée par mon corps, même si mes parents me faisaient des remarques pour ne pas trop grignoter.

Au collège, dans mon groupe d’amis, je me sentais toujours la plus grosse. Un jour, j’ai voulu faire comme une de mes copines qui entamait un régime, mais de manière plus drastique qu’elle. 

Vos parents ont-ils remarqué vos changements de comportement ?

Ils s’en sont finalement rendu compte, parce que je piochais dans les placards de plus en plus souvent. J’en venais à consommer des quantités importantes et, pour compenser, je sautais des repas. Ça créait des tensions dans la famille.

Comment avez-vous réalisé que vous souffriez de troubles alimentaires, et comment cela a-t-il évolué ?

Au début, je pensais maîtriser la situation. Je voulais juste perdre cinq à six kilos, mais une fois mon objectif atteint, j’ai voulu aller plus loin. J’ai fait beaucoup de sport et supprimé certains aliments, jusqu’à dormir le ventre vide.

Lorsque j’ai perdu mes règles pendant trois ou quatre mois, j’ai compris que j’étais allée trop loin.

Mais l’important restait mon objectif : perdre du poids. Au bout d’un moment, je n’y arrivais plus malgré tout ce que je faisais, et j’ai commencé à avoir des crises alimentaires, puis à me faire vomir.

Après avoir vomi, je ressentais une sorte de fierté, en me disant que je pouvais manger ce que je voulais sans prendre un gramme. Je faisais 52 kilos pour 1 mètre 73.

Au début, je le faisais après des repas conséquents, puis pour le moindre aliment… même pour une pomme : il fallait que ça sorte de mon corps. Mes troubles se sont intensifiés après le bac parce que j’étais seule et personne ne voyait ce que je faisais. J’avais en plus beaucoup de mal à m’intégrer. À force de ne pas manger la journée, j’étais très fatiguée, je sautais des cours, j’avais du mal à créer des liens, je ne parlais à personne, donc je restais souvent chez moi.

Quel regard portiez-vous sur votre corps à 52 kilos ?

Dans le miroir, je ne me reconnaissais pas. Je n’avais jamais été une fille maigre, et en voyant ce poids approcher la barre des 50 kilos, j’ai eu envie de réagir : je me disais que je ne pouvais pas descendre en dessous. Je me sentais faible, mais en même temps bloquée, car je n’avais pas envie de reprendre du poids.

Prendre du poids pour moi, c’était montrer une mauvaise image.

Avez-vous été suivie et où en êtes-vous aujourd’hui ?

Oui, j’ai été suivie à l’hôpital, où l’on m’a prescrit des antidépresseurs. À un moment, on m’a recommandé une hospitalisation, mais il y avait trop de demandes. Pendant quelques mois, j’ai consulté en libéral, puis je suis tombée en dépression. Ce n’est que quelque temps plus tard que j’ai obtenu une place en hôpital de jour.

Au bout d’un mois, j’ai ressenti de fortes idées suicidaires, avec une impression de déconnexion, comme si j’étais spectatrice de ma vie.

Lors d’un rendez-vous, j’ai révélé ce que j’avais en tête et j’ai été hospitalisée dès le lendemain pour deux semaines, car je représentais un danger pour moi-même. Cette hospitalisation a permis d’apaiser la crise, d’instaurer des repas réguliers et de stopper les pics de boulimie et les vomissements.

Quand on est anorexique, on a une addiction à la maigreur et, quand on est boulimique, on a une addiction à la nourriture.

Aujourd’hui, je vois un médecin nutritionniste depuis octobre 2025. Mes repas du matin et du midi se passent mieux, mais ceux du soir restent compliqués. Il m’arrive de décaler des rendez-vous et de me sentir lassée du suivi.

Qu’est-ce qui déclenchait vos crises alimentaires, et comment votre état a-t-il évolué ?

Parce que j’avais tout le temps faim et je pensais à la nourriture en permanence. Je n’allais même plus en cours. Quand on mange et qu’on vomit, le ventre reste toujours vide.

Je passais mes journées soit à manger, soit à vomir : ça n’avait aucun sens et je n’arrivais pas à me défaire de ces comportements. J’étais très renfermée et j’avais l’impression de n’avoir aucune issue. Je passais mes journées à me détruire.

J’en étais venue à voler de la nourriture dans des magasins, je ne travaillais plus en cours, je trichais. Le jour où je me suis faite prendre, j’ai été exclue de l’école pendant une semaine, ce qui a accentué ma dépression. Pour moi, le suicide était le seul moyen d’en finir, même si je ne suis jamais passée à l’acte. La solitude me pesait aussi : j’ai quitté la maison à 18 ans alors que je n’étais pas prête. Peu à peu, je me sentais inutile et incapable, et comme je ne voyais plus d’issue à mes problèmes, je me réfugiais dans la nourriture.

Finalement, je me suis dit que plus rien ne me raccrochait à la vie, j’étais vraiment perdue. C’est pour ça que je n’ai pas hésité à accepter l’hospitalisation.

Comment vos proches ont-ils vécu ces moments-là ?

Mes parents ne me voyaient plus comme leur fille, mais comme une personne malade. J’avais l’impression d’être constamment surveillée : dès que je tirais la chasse d’eau, je me demandais s’ils allaient croire que j’avais vomi ou fait une crise. Tout devenait anxiogène et la maladie prenait énormément de place dans le quotidien. 

Quand je faisais 52 kilos, ma mère avait honte de mon corps. Elle évitait de sortir avec moi à cause du regard des autres, et me demandait de porter des vêtements larges pour me couvrir. Elle me disait des choses blessantes pour me faire réagir. Mais je ne lui en veux pas : elle se sentait impuissante face à la situation, et je le comprenais.

Mon frère, lui, savait que j’avais des troubles alimentaires, sans en connaître les détails. Dans le reste de la famille, c’était plutôt caché : il fallait faire bonne figure. Du côté de mes amis, ils voyaient mes variations de poids, mais nous n’en avons jamais parlé.

Pouvez-vous nous donner un exemple de ce que vous mangez et ce qui reste difficile aujourd’hui ? 

Le week-end, je prépare pour la semaine des légumes surgelés ou des pâtes, que je mange tous les midis, cuits à l’eau, sans matière grasse. Dans ma tête, il y a toujours des restrictions : je ne mange pas ce que je veux et je ne m’octroie aucun plaisir.

Pour moi, le plaisir est source de culpabilité.

Quand je sors avec des amis, j’évite certaines situations et je ne choisis jamais ce dont j’ai vraiment envie. Chez mon frère, où les repas sont plus riches, je ressens toujours de l’appréhension. 

En général, je ne compte pas mes calories et je ne pèse pas non plus mes aliments, mais je regarde toujours attentivement les étiquettes.

Comment décririez-vous la boulimie et l’anorexie à quelqu’un qui n’y connaît rien ?

Une personne anorexique n’est pas forcément squelettique. Moi-même, j’ai des comportements anorexiques sans être en état de maigreur. Pour la boulimie, on ne vomit pas forcément, c’est mon cas mais pas pour tout le monde. Dans les deux troubles, la nourriture n’est que la partie visible ; derrière se cachent d’autres souffrances. Le mal-être est profond et se retranscrit dans la nourriture.

Il y a encore trop de préjugés sur cette maladie : que la personne cherche l’attention, qu’elle a du mal à devenir adulte… Les troubles peuvent être associés à des violences physiques ou sexuelles, mais tout le monde n’est pas concerné, encore une fois. Ce sont des troubles multifactoriels.

Il n’existe pas qu’une seule forme d’anorexie ou de boulimie : il y a autant de formes différentes que de personnes malades, tout simplement parce que nous n’avons pas tous les mêmes symptômes ni la même histoire.

Aujourd’hui, j’essaie de moins culpabiliser, car je n’ai jamais choisi d’être comme ça. C’est une lutte au quotidien, et c’est pour cela que les médecins parlent de rémission, pas de guérison.

Est-ce que votre relation avec vos parents a évolué depuis votre adolescence ?

Ils sont toujours plus préoccupés par moi que par mes frères. Je m’attends souvent à ce qu’ils fassent des remarques sur mon poids. Même si je vais mieux, je sais qu’ils resteront toujours soucieux.

Il y a des parents qui ressentent beaucoup de culpabilité, alors que ce n’est pas de leur faute. Les parents parfaits n’existent pas, ils font simplement de leur mieux.

*Ce témoignage a été publié avec l’accord de la personne concernée, dans le respect de son anonymat.

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Aminata Yade
11 May 2026
Moins de 5 mins.

Troubles du comportement alimentaire : du régime à la maladie

Laure, 28 ans, souffre de troubles du comportement alimentaire depuis ses 16 ans. Tout commence lorsqu’elle entame un régime pour perdre six kilos. Rapidement, la quête d’une apparence idéale prend le dessus et s’installe dans son quotidien. Sans s’en rendre compte, elle s’engage dans un engrenage qui transforme peu à peu son rapport à l’alimentation en dépendance. Un combat dont elle peine encore à se libérer.
Aminata Yade
20 May 2026
Temps de lecture:
Moins de 6 mins 30.
Photo libre de droit, origine Pexel.

Pourquoi aviez-vous voulu faire un régime ?

Je ne me suis jamais sentie bien dans ma peau depuis le début de l’adolescence. J’étais toujours en haut des courbes de taille et de poids : au collège, je prenais des goûters copieux, et le soir, je ne mangeais pas moins. Je n’étais pas particulièrement préoccupée par mon corps, même si mes parents me faisaient des remarques pour ne pas trop grignoter.

Au collège, dans mon groupe d’amis, je me sentais toujours la plus grosse. Un jour, j’ai voulu faire comme une de mes copines qui entamait un régime, mais de manière plus drastique qu’elle. 

Vos parents ont-ils remarqué vos changements de comportement ?

Ils s’en sont finalement rendu compte, parce que je piochais dans les placards de plus en plus souvent. J’en venais à consommer des quantités importantes et, pour compenser, je sautais des repas. Ça créait des tensions dans la famille.

Comment avez-vous réalisé que vous souffriez de troubles alimentaires, et comment cela a-t-il évolué ?

Au début, je pensais maîtriser la situation. Je voulais juste perdre cinq à six kilos, mais une fois mon objectif atteint, j’ai voulu aller plus loin. J’ai fait beaucoup de sport et supprimé certains aliments, jusqu’à dormir le ventre vide.

Lorsque j’ai perdu mes règles pendant trois ou quatre mois, j’ai compris que j’étais allée trop loin.

Mais l’important restait mon objectif : perdre du poids. Au bout d’un moment, je n’y arrivais plus malgré tout ce que je faisais, et j’ai commencé à avoir des crises alimentaires, puis à me faire vomir.

Après avoir vomi, je ressentais une sorte de fierté, en me disant que je pouvais manger ce que je voulais sans prendre un gramme. Je faisais 52 kilos pour 1 mètre 73.

Au début, je le faisais après des repas conséquents, puis pour le moindre aliment… même pour une pomme : il fallait que ça sorte de mon corps. Mes troubles se sont intensifiés après le bac parce que j’étais seule et personne ne voyait ce que je faisais. J’avais en plus beaucoup de mal à m’intégrer. À force de ne pas manger la journée, j’étais très fatiguée, je sautais des cours, j’avais du mal à créer des liens, je ne parlais à personne, donc je restais souvent chez moi.

Quel regard portiez-vous sur votre corps à 52 kilos ?

Dans le miroir, je ne me reconnaissais pas. Je n’avais jamais été une fille maigre, et en voyant ce poids approcher la barre des 50 kilos, j’ai eu envie de réagir : je me disais que je ne pouvais pas descendre en dessous. Je me sentais faible, mais en même temps bloquée, car je n’avais pas envie de reprendre du poids.

Prendre du poids pour moi, c’était montrer une mauvaise image.

Avez-vous été suivie et où en êtes-vous aujourd’hui ?

Oui, j’ai été suivie à l’hôpital, où l’on m’a prescrit des antidépresseurs. À un moment, on m’a recommandé une hospitalisation, mais il y avait trop de demandes. Pendant quelques mois, j’ai consulté en libéral, puis je suis tombée en dépression. Ce n’est que quelque temps plus tard que j’ai obtenu une place en hôpital de jour.

Au bout d’un mois, j’ai ressenti de fortes idées suicidaires, avec une impression de déconnexion, comme si j’étais spectatrice de ma vie.

Lors d’un rendez-vous, j’ai révélé ce que j’avais en tête et j’ai été hospitalisée dès le lendemain pour deux semaines, car je représentais un danger pour moi-même. Cette hospitalisation a permis d’apaiser la crise, d’instaurer des repas réguliers et de stopper les pics de boulimie et les vomissements.

Quand on est anorexique, on a une addiction à la maigreur et, quand on est boulimique, on a une addiction à la nourriture.

Aujourd’hui, je vois un médecin nutritionniste depuis octobre 2025. Mes repas du matin et du midi se passent mieux, mais ceux du soir restent compliqués. Il m’arrive de décaler des rendez-vous et de me sentir lassée du suivi.

Qu’est-ce qui déclenchait vos crises alimentaires, et comment votre état a-t-il évolué ?

Parce que j’avais tout le temps faim et je pensais à la nourriture en permanence. Je n’allais même plus en cours. Quand on mange et qu’on vomit, le ventre reste toujours vide.

Je passais mes journées soit à manger, soit à vomir : ça n’avait aucun sens et je n’arrivais pas à me défaire de ces comportements. J’étais très renfermée et j’avais l’impression de n’avoir aucune issue. Je passais mes journées à me détruire.

J’en étais venue à voler de la nourriture dans des magasins, je ne travaillais plus en cours, je trichais. Le jour où je me suis faite prendre, j’ai été exclue de l’école pendant une semaine, ce qui a accentué ma dépression. Pour moi, le suicide était le seul moyen d’en finir, même si je ne suis jamais passée à l’acte. La solitude me pesait aussi : j’ai quitté la maison à 18 ans alors que je n’étais pas prête. Peu à peu, je me sentais inutile et incapable, et comme je ne voyais plus d’issue à mes problèmes, je me réfugiais dans la nourriture.

Finalement, je me suis dit que plus rien ne me raccrochait à la vie, j’étais vraiment perdue. C’est pour ça que je n’ai pas hésité à accepter l’hospitalisation.

Comment vos proches ont-ils vécu ces moments-là ?

Mes parents ne me voyaient plus comme leur fille, mais comme une personne malade. J’avais l’impression d’être constamment surveillée : dès que je tirais la chasse d’eau, je me demandais s’ils allaient croire que j’avais vomi ou fait une crise. Tout devenait anxiogène et la maladie prenait énormément de place dans le quotidien. 

Quand je faisais 52 kilos, ma mère avait honte de mon corps. Elle évitait de sortir avec moi à cause du regard des autres, et me demandait de porter des vêtements larges pour me couvrir. Elle me disait des choses blessantes pour me faire réagir. Mais je ne lui en veux pas : elle se sentait impuissante face à la situation, et je le comprenais.

Mon frère, lui, savait que j’avais des troubles alimentaires, sans en connaître les détails. Dans le reste de la famille, c’était plutôt caché : il fallait faire bonne figure. Du côté de mes amis, ils voyaient mes variations de poids, mais nous n’en avons jamais parlé.

Pouvez-vous nous donner un exemple de ce que vous mangez et ce qui reste difficile aujourd’hui ? 

Le week-end, je prépare pour la semaine des légumes surgelés ou des pâtes, que je mange tous les midis, cuits à l’eau, sans matière grasse. Dans ma tête, il y a toujours des restrictions : je ne mange pas ce que je veux et je ne m’octroie aucun plaisir.

Pour moi, le plaisir est source de culpabilité.

Quand je sors avec des amis, j’évite certaines situations et je ne choisis jamais ce dont j’ai vraiment envie. Chez mon frère, où les repas sont plus riches, je ressens toujours de l’appréhension. 

En général, je ne compte pas mes calories et je ne pèse pas non plus mes aliments, mais je regarde toujours attentivement les étiquettes.

Comment décririez-vous la boulimie et l’anorexie à quelqu’un qui n’y connaît rien ?

Une personne anorexique n’est pas forcément squelettique. Moi-même, j’ai des comportements anorexiques sans être en état de maigreur. Pour la boulimie, on ne vomit pas forcément, c’est mon cas mais pas pour tout le monde. Dans les deux troubles, la nourriture n’est que la partie visible ; derrière se cachent d’autres souffrances. Le mal-être est profond et se retranscrit dans la nourriture.

Il y a encore trop de préjugés sur cette maladie : que la personne cherche l’attention, qu’elle a du mal à devenir adulte… Les troubles peuvent être associés à des violences physiques ou sexuelles, mais tout le monde n’est pas concerné, encore une fois. Ce sont des troubles multifactoriels.

Il n’existe pas qu’une seule forme d’anorexie ou de boulimie : il y a autant de formes différentes que de personnes malades, tout simplement parce que nous n’avons pas tous les mêmes symptômes ni la même histoire.

Aujourd’hui, j’essaie de moins culpabiliser, car je n’ai jamais choisi d’être comme ça. C’est une lutte au quotidien, et c’est pour cela que les médecins parlent de rémission, pas de guérison.

Est-ce que votre relation avec vos parents a évolué depuis votre adolescence ?

Ils sont toujours plus préoccupés par moi que par mes frères. Je m’attends souvent à ce qu’ils fassent des remarques sur mon poids. Même si je vais mieux, je sais qu’ils resteront toujours soucieux.

Il y a des parents qui ressentent beaucoup de culpabilité, alors que ce n’est pas de leur faute. Les parents parfaits n’existent pas, ils font simplement de leur mieux.

*Ce témoignage a été publié avec l’accord de la personne concernée, dans le respect de son anonymat.

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Aminata Yade
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